« Marchez plus vite on va rater le film ! »
Mes copines activaient leur marche. On aimait sentir le son de nos pas qu’on coordonnaient comme de vraies soldates. Ça nous donnait un certain pouvoir !
Les murs gris immensément hauts qui nous étouffaient s’écartaient pour s’ouvrir sur un Time Square de New York que je décrivais à merveille sans y avoir jamais mis les pieds. Mes copines étaient suspendues à mes lèvres qui racontaient le scénario du film à l’affiche. Les bribes d’une histoire à dormir debout que j’inventais au fur et à mesure de nos pas. Les mains emmitouflées l’une dans l’autre pour nous protéger du froid, on rentrait dans New York comme on rentre dans un rêve. On entendait même les Klaxons des taxis jaunes, l’odeur du popcorn … et la chanson de Frank Sinatra: New York, New York …et on s’est mises à danser sous la pluie !

Tout à coup, la sirène de 20h nous arrache à nos rêveries. Telle une loi martiale, elle nous propulse violemment parmi les murs de notre pénitencier. Nous étions les déserteurs qu’un camp de concentration laid et dénudé de rêves.
Comme à chaque jour, nous avions une heure à tuer dans le froid de la grande court et la tentation de fuir était trop grande. Il fallait maintenant secouer nos rêves et se mettre en rang dans un silence de mort pour rentrer dans le grand dortoir.

On ne rigolait pas avec les consignes de l’internat des filles du lycée Hafsa Oum Al Mouminine (Hafsa, la mère des Croyants). C’était l’année scolaire 1987. Malgré les murailles de cette institution qui brimait nos gestes et nos rêves les plus banals, j’avais développé un monde imaginaire dans lequel plus personne ne pouvait me brimer ….et j’emportais même mes copines avec moi ☺

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