Les 16h de vol n’ont fait qu’une bouchée de l’effet des antibiotiques qu’un médecin m’avait prescrits la veille. Diagnostique : bronchite carabinée. Le médecin m’avait déconseillé de voyager si loin dans mon état. Dans l’avion ma toux n’était plus celle ‘’mesurée  » d’une femme gênée mais bien une toux carabinée d’un « tuberculeux » assumée !

Je me suis considérée vraiment chanceuse que le staff d’air India ne m’ai pas jetée par l’avion. C’est là où j’ai compris que les Indiens avaient tous un brin de Gandhi. Il y avait même des stewards qui ont pigé dans leurs sacs pour me mettre du gingembre, du miel et autres gâteries dans les tisanes qu’ils me préparaient pour apaiser ma toux !

Je vous parle comme ça de ma toux mais au fait c’est juste un prétexte pour que vous soyez plus indulgent envers moi. Pour être honnête, j’avais un peu de difficulté à décrire ma première journée à Mumbai tellement j’avais peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas pouvoir décrire toute sa richesse. Car rentrer ainsi pour la première fois dans le «Dasra Philonthropy week» est une leçon d’humilité déconcertante pour ceux et celles qui croient connaître quelque chose à l’humanisme, au travail social et aux ONG !

Mes pieds sur le bitume chaud de Mumbai ont subi une sorte de choc post-traumatique. Ils avaient laissé un sol Canadien de -20 emmitouflés depuis six mois dans de grosses chaussettes de laine. Mes orteils qui ne comprenaient rien à ce changement radical pointaient timidement leur nez hors de mes sandales et se sentaient nues. Je ne sais pas pourquoi mes orteils me faisaient penser à ma mère. À une journée particulière d’été ou ma sœur et moi (deux ados révoltées) l’avaient persuadée d’enlever son Hayek (Voile intégral blanc) pour sortir. Elle disait qu’elle se sentait nue … comme mes orteils je présume!

Je me dirigeais donc nonchalante vers un building à la sécurité digne de la maison blanche. Je ne me rendais pas compte que ma première activité au Bombay Stock Exchange, le ventre économique de Mumbai prêté en cette journée du 8 mars aux philanthropes allait me propulser dans l’Inde profonde ; celle d’un peuple qui veut s’en sortir et qui prend tous les moyens pour le faire!

Mes petites considérations de la femme occidentale que je suis devenue, l’amoureuse du soleil et les couleurs exotiques de l’Inde sont restées à la porte. J’avais décidé qu’elles n’avaient rien à faire dans Le Dasra Philonthropy week. Je ne mélange jamais les torchons et les serviettes même en Inde !

La salle était remplie de gens surtout des femmes. Des femmes accueillantes à la tête d’ONG et autres organismes philanthropiques. Elles étaient tellement belles dans leurs tenues indiennes aux couleurs chatoyantes ; elles ressemblaient à des papillons qui survolaient la grande salle. Je me suis même demandée où était le problème des femmes en Inde tellement les hommes s’effaçaient devant elles. On m’a dit de ne pas me fier aux apparences, que ces femmes font partie d’une certaine classe sociale, qu’elles sont éduquées et qu’elles sont loin de représenter la femme indienne ! Moi, elles m’ont quand même trop impressionnée dans ce mélange de force, de douceur et de sensualité.

Il y avait Lakshmi, une petite femme à l’énergie débordante et au regard intelligeant. C’est elle qui a initié le projet du INK talk, une sorte de TED Indien. Je me suis vite rendu compte qu’aux Ink talk de la « philanthropie » on est loin du TED intello bien préparé et aseptisé.

D’ailleurs les deux premières personnes qui avaient parlé avant moi m’avaient remuée. Le premier, un homme des slams encore amaigri par la pauvreté qui a consacré sa vie à aider les jeunes. Puis une femme qui se bat pour l’éducation des filles dans une société ou le système des castes réduit une partie de sa population à des parias (les intouchables).

Le INK talk Indien se base sur l’expérience personnelle des gens « simples » qui essayent de changer leur monde par l’innovation.

J’ai appris cela à mais dépend. J’avais pourtant organisé un skype avec Lakshmi avant mon voyage pour nous connaître un peu plus. À 30 minutes de mon Ink talk, Lakshmi m’avait demandé de lui résumer ce que j’avais à raconter. J’ai alors déballé ma salade sur le féminisme. Elle m’a bien regardé dans les yeux et m’a demandé : et si tu nous parlais de toi ! De comment tu fais pour t’en sortir, pour faire des films engagés en élevant tes enfants ? De dire non au système de consommation capitaliste dans lequel tu vis ; à ta culture patriarcale et aux interprétations misogynes de ta religion. Laksmi avait tout vue en moi ! Ça a pris quelques échanges sur Skype que je croyais anodin. Cette femme sait lire dans les âmes des gens, elle sait surtout aller chercher l’essence même d’une personne. Je me suis sentie un peu nue mais vraiment impressionnée par cette descendante de Gandhi!

On me propulse donc comme ça sur cette scène et on me demande de parler de moi. Tellement de pression d’être la première étrangère à parler dans un Ink talk Indien. Une représentante du Canada importée des montagnes kabyles d’Algérie pour inspirer des Indiens …je trouvais que c’était trop me demander ! Je voulais leur dire que je suis malade comme une chienne, qu’au fait je n’arrive même pas à m’inspirer moi-même ! Franchement, donnez- moi un sujet et j’en parle sans aucune retenue mais parler juste de moi, comme ça, c’est trop me demander. C’est que la culture d’où je viens m’a inculquée que mon moi est intrinsèquement lié à des racines où on ne parle pas de soi. Une femme qui parle de sa souffrance non mais pour qui elle se prend ? Elle ne peut pas attendre de crever pour qu’on parle d’elle. Franchement, ces femmes modernes n’ont aucune retenue dirait ma mère ! Elles ne se rendent même pas compte qu’elles n’existent pas toutes seules, qu’elles représentent leur père, leur frère, leur grand-père et toute la smalah du village entier, du pays même, du continent !

Bon je ne leur ai rien dit de cela et je suis montée sur ces planches. Je me suis dit, de toute façon je suis aux Indes et personne ne comprend l’anglais chez nous, dans mon pays d’origineJ

Bon, avant cela il fallait que je me débarrasse de cette toux qui se comporte comme un mari jaloux qui m’empoisonne la vie ; j’en sais quelque chose puisque j’en ai eu un pendant longtemps.

Je pris une grande respiration ! Inaadine n’la toux …wallah je vais lui interdire l’accès à ma gorge. Je vais lui faire un barrage militaire à l’Algérienne! Du moins le temps d’un Ink talk Indien !

Voilà, c’est donc comme ça qu’on m’a propulsée, sans texte sur cette scène. Plutôt avec un texte longtemps inscrit dans ma chaire ; celui de mon combat personnel derrière cette femme qui paraît aujourd’hui presque heureuse et presque sure d’elle!

Et même si mon speech n’était pas assez structuré, ni bien préparé, j’ai été étonnée par le nombre de gens qui sont venus me féliciter, me dire que mon speech les a touchés et inspirés. J’ai fini même par y croire, par me trouver pas mal et j’ai fait un pied-de-nez à ma toux et à ma culture patriarcale qui m’avait dit un jour que je n’étais qu’une fille. «Le genre faible » comme aimait nous appeler en classe notre prof d’Arabe de l’école Algérienne … cette hargne m’est restée et je savais qu’un jour, en travaillant fort, on peut devenir …pas tout à fait le « genre fort » mais « un genre » tout court 🙂

Pour ceux qui ne comprennent pas l’anglais j’ai pensé à vous. Voici une traduction 🙂

« L’humilité est une qualité très importante pour les femmes de ma culture, l’Algérie où je suis née. Quand des femmes expriment haut et fort leurs opinions, elles sont souvent vues comme des arrogantes voir des prétentieuses. J’ai appris en Occident que cela s’appelle du « courage ». Voilà de quoi je voulais vous parler aujourd’hui pour rester dans le thème du ‘women empowerment » ou du renforcement des femmes.

C’est quelque chose de profondément encré dans les cultures patriarcales qu’une femme bien ne doit pas se plaindre ou parler de ses problèmes personnels !

Au fait mon histoire s’inscrit beaucoup entre cette soumission insidieuse dans laquelle j’ai été élevée et plus tard la prise de conscience grâce à la liberté que m’a offerte mon pays d’accueil, le Canada.

Alors quand j’étais jeune, j’ai suivi et subi, comme une brebis, le système patriarcal. J’ai été marié très jeune –la mort dans l’âme- avec quelqu’un que je ne connaissais pas et je me suis retrouvé au Canada et j’ai eu deux enfants. Un mariage contrôlant et violent que j’ai dû quitter après 11 ans. Si j’étais resté en Algérie je serai probablement resté dans ce mariage parce que le statut d’une femme mariée dans une relation abusive et mieux que le statut social d’une femme divorcée même aujourd’hui en 2016 !

 Alors j’ai décidé de quitter ce mariage et de changer ma vie. Ça a pris beaucoup de courage et de sacrifices. J’ai été la première fille de la famille à divorcer avec les qu’en dira-t-on qui vont avec ! J’ai décidé que ma vie allait être différente de celle de ma mère, de ma grand-mère et de beaucoup de femmes de mon village. Justement, c’est cette histoire que je raconte dans mon premier film, Le Voyage de Nadia, dont je vous invite à regarder un court extrait :

 Extrait : «les femmes ici demandent toujours les mêmes questions. Es-tu marié ? As-tu des enfants ? Ou plutôt combien de garçons ? Les femmes n’existent que par rapport à leur mari et au nombre de garçons qu’elles enfantent.

En dépit de la discussion amicale que j’ai avec ces femmes, je ne mentionne pas que je suis une femme divorcée. Je ne veux pas les irriter …ou peut-être que je me soucie encore de ce que les gens vont penser de moi. »

Le Voyage de Nadia est un film que j’ai fait il y a 9 ans. Un film où je retourne dans mon village natal que j’avais quitté il y a 18 ans pour dénoncer et raconter cette souffrance silencieuse qu’on afflige aux femmes de cette partie de la planète au nom d’une culture et d’une religion.

 Malheureusement, ces deux magnifiques femmes nous ont quittés depuis, mais je me souviens qu’étant avec une équipe de femmes lors du tournage de ce film, les femmes se sont ouvertes à moi et m’ont raconté des histoires vraiment tristes qu’elles enfouissent dans un silence de mort ! Car beaucoup de ces femmes n’ont pas osé parler devant une caméra !

 À sa sortie, Le Voyage de Nadia a été perçue comme une bombe dans la communauté Algérienne. Une ‘’nana  » qui ose parler de sa vie, qui ose parler de choses si taboues : de la virginité, de l’enfermement, … j’explique ce que ça fait de délaisser ses rêves car un homme doit décider ta vie à ta place.

 Mais malgré toute la critique que j’ai vécu avec la naissance de ce film, il a aussi initié un débat ; une ouverture à parler de choses dont on ne parlait pas. Je suis heureuse de dire aujourd’hui et juste 9 ans après avoir fait ce film, qu’il est vu différemment. Même les gens qui ont détesté ce film, me disent merci d’avoir osé initier un tel débat. Parce qu’on ne peut pas essayer de résoudre nos problèmes si on n’a pas le courage de les identifier, de les regarder de face et d’arrêter de vivre dans le déni.

 Vous savez à la projection de ce film, il y avait beaucoup de gens un peu partout dans le monde qui ont été touchés par ces femmes et qui me demandaient comment ils pouvaient aider à changer les choses ? Je ne pouvais éviter de me poser cette question.

Que peut-on faire pour changer les choses? Je pense que « le renforcement des femmes » est vraiment la solution au problème. Parce que je ne vois pas des ONG Américaines ou européennes aller dans nos villages parler aux gens de l’égalité des hommes et des femmes et de la violence conjugale.

 Oui le changement doit venir de l’éducation, de l’indépendance financière des femmes mais surtout du renforcement des femmes …arriver à leur faire comprendre qu’elles doivent croire en elles-mêmes. Dans ces cultures, les femmes ne sont pas élevées pour croire en elles-mêmes, c’est profondément inculqué dans leur éducation que les hommes sont toujours supérieurs. Je connais des femmes médecins et ingénieures qui ne croient pas en elles-mêmes vraiment et croient qu’elles ont toujours besoin d’un homme pour arriver, pour se construire, pour être heureuses ! Je crois vraiment que c’est un des plus grands problèmes auquel on fait face dans beaucoup de cultures patriarcales.

 Pour vous donner une idée de mon combat qui n’a pas été facile. J’ai élevé mes enfants toute seule. Un de mes enfants avait des gros problèmes de santé, donc je ne pouvais me permettre de travailler à temps plein à l’extérieur. Je devais rester avec lui à la maison et il était très souvent hospitalisé et je devais trouver un moyens de mettre la nourriture sur la table, payer mon loyer, faire des films et poursuivre mon rêve tout en étant présente pour mon fils. C’est comme ça que j’ai commencé à rénover des maisons. Donc j’achetais de vielles maison et je les arrangeais. Je l’ai fait tout le temps que mes enfants étaient jeunes. J’ai rénové 8 maisons en 10 ans …

 Le Canada est un beau pays qui nous donne plein de liberté en tant que femme mais c’est aussi un pays de consommation. Il y a toujours le danger de ne pas vivre son rêve car on tombe dans le travail de 9 a 5, de s’endetter en achetant toujours plus de choses. J’ai voulut déjouer ce système en choisissant de vivre simplement mais en ayant de grands rêves. C’est aussi simple que cela.

 Mais j’avais étudié en journalisme et j’ai toujours gardé un pied à radio Canada car le journalisme est ma passion mais je continuait à faire mes rénovation parce que tu ne vie pas avec le salaire d’une pigiste. Cependant faire ce premier film m’a fait réaliser le pouvoir du documentaire spécialement pour nos pays en développement.

 Nous les gens du Sud qui vivent au Nord connaissons nos cultures d’origine mais nous connaissons aussi la culture occidentale alors je pense que nous sommes les personnes les mieux placées pour construire des ponts et initier des changements dans nos pays d’origine. Mais pour initier le changement il faut faire bouger les choses.

 Je crois que mon film sur les femmes a beaucoup dérangé parce que ce n’est pas juste le film d’une féministe, c’est le film de quelqu’un qui aime sa culture mais qui la remet en question et je crois que la meilleure façon d’initier le changement n’est pas de rejeter ce qui nous dérange mais d’arriver à initier un dialogue et un échange …parce que quand on tue le dialogue on ne fait que rejeter l’autre et du coup on ne peut pas initier le changement.

 Mon combat est encore plus compliqué car étant journaliste immigrante au Québec, je ne voulais pas être enfermée dans la boite des femmes musulmanes immigrantes qui dénoncent seulement leur culture d’origine. De toute façon je suis allergique aux petites boites et je me suis toujours battue contre ces étiquettes. Alors je suis sortie de cette catégorisation et j’ai fait d’autres sujets. Mon dernier film porte sur les l’impact des lois anti-terroristes sur les communautés musulmanes aux USA 10 ans après les attaques terroristes du 11 septembre 2001. C’est un autre film qui à été une bombe mais plus dans le monde occident qui tarde encore à voir l’islamophobie comme une nouvelle forme de racisme. 

 Je n’accepte donc aucune étiquette et aucune boite car je vais toujours me réinventer avec mes sujets et mes films …Je vais toujours essayer de faire les choses autrement, d’être créative, d’innover. Toujours dans l’esprit d’initier la pensée critique et le renforcement des droits humain; de toujours explorer une façon différente de voir les choses. »

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