La porte de notre maison semblait minuscule quand la grande Kamir faisait irruption dans notre cour. Une fois rentrée, elle avait l’habitude de se secouer comme un homme qui venait de pisser. Une façon de se délester de son coté soldat et de redevenir une femme souriante; le temps d’une conversation furtive avec ma mère. Elle aimait prendre de ses novelles. Elle avait toujours une botte de coriandre qu’elle avait cueillie quelque part, des figues ou du lait de sa chèvre. Elles se parlaient quelques minutes debout ; elles échangeaient sur les autres voisines du village. Des voisines qui ne se connaissaient que par leur noms car dans notre village les femmes ne sortaient pas. Ma mère sortait moins de cinq fois par année : quelques funérailles par ci, quelques mariages par là et quelques visites chez le médecin mais comme elle était en bonne santé elle sortait encore moins. Pour beaucoup de femmes du centre ville de Tazmalt de mon enfance, Kamir était la bouffée d’air frais de l’extérieur. Ma mère adorait Kamir, comme beaucoup de femmes de Tazmalt d’ailleurs.

Kamir, elle, avait un statut particulier. On l’avait mariée très jeune à un très vieil homme et comme elle ne pouvait pas le rattraper dans l’âge et qu’elle avait de jeunes enfants à nourrir, elle a du sortir par nécessité et s’imposer dans les rues de Tazmalt.

Kamir était très grande de taille, sa robe kabyle lui arrivait aux genoux, tellement elle était grande. Une robe totalement délavée bien loin des robes kabyles chatoyantes de nos jours. À son pied, le seul bijoux qu’elle possédait, un bracelet en argent appelé « akhalkhal ». Elle était toujours pieds nus, je ne savais pas si c’était par choix ou par manque de moyens.

Ce dont je me souvenais le plus, c’était quand elle portait son vieux comme un enfant enroulé dans son burnous pour l’exposer au soleil devant la porte de sa maison. (Comme on dit en langue kabyle, Athidizare litige!). Je me disais alors que si toutes les femmes de mon village étaient comme Kamir, je veux dire avaient des petits bout de vieux comme époux, elles auraient tellement plus de liberté! Il faut dire qu’à un très jeune âge j’avais déjà commencé à imaginer toutes sortes de subterfuges sordides pour nous sortir du pesant patriarcal qui nous étouffait !

Les matinées, Kamir emmenait ses brebis et ses chèvres brouter sur le bord de la rivière, mais elle passait beaucoup de son temps à s’occuper des femmes dans le besoin et sans liberté pour s’en sortir. Comme une voisine dont le mari est resté en France et remarié avec une Française (Ijah) et qui n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Kamir était l’entremetteuse qui s’arrangeait pour leur trouver des petits boulots de couture, d’artisanat, rouler le couscous pour les fêtes etc …

Comme nous vivions dans un pays socialiste où les tablettes des magasins étaient souvent vides (une des tactiques du gouvernement de l’époque pour manipuler son peuple par son estomac) Kamir devenait particulièrement convoitée les jours où des denrées rares arrivaient au Souk AL Fellah. La brave Kamir faisait la queue pour une bonne partie des femmes du village. Les jours où il y’avait « AKUMBIR » Kamir ne ratait jamais notre maison. Elle savait que ma mère adorait le « camembére » …Je vous laisse deviner les noms que Kamir et ma mère donnaient aux nouvelles denrées qui apparaissaient de temps en temps dans les supers Souk Al Fallah de mon enfance.

Dans les rues austères aux femmes de Tazmalt, Kamir a du prendre les allures d’une amazone pour survivre. Aucun homme n’osait lui manquer de respect, ils avaient même peur d’elle. Je me suis souvent dit que Kahina, la reine berbère, devait avoir son allure pour commander des hommes et les mener au combat.

Kamir était donc une ONG ambulante dans ce monde de mon enfance où les femmes n’avaient pas droit au chapitre. Ses conversations secrètes avec ma mère m’intriguaient …je savais qu’il y’avait des secrets que seules les femmes échangeaient entre elles. Comme l’histoire de ce gynécologue qui faisait des attouchements aux femmes en profitant de l’impunité du silence de notre culture … des choses graves qui ne se disaient pas dans notre culture ! Mes oreilles d’enfant ont compris bien après le sens de ces silences, de ces larmes vite essuyées, de ces prisons institutionnalisées et de ces vies confisquées !

Mais bien au-delà de tout cela, l’autre combat de Kamir était encore plus grand, c’était celui de nourrir ses trois enfants et surtout celui d’envoyer sa fille à l’école et d’en faire la première avocate du village.

Kamir est une des héroïnes de mon enfance et je voulais partager son histoire avec vous … comme pour me dire que sa vie de combat est digne des grandes dames de ce monde !

Aujourd’hui je suis invitée en Inde et au Bengladesh pour parler de mes films et de féminisme. Des défis qu’il faut relever pour nous libérer vraiment des chaines insidieusement profondes dictées par le patriarcat et la religion. Lors de ces conférences, vous devinerez donc que je ne pensais pas « aux Simone de Beauvoir »et aux « Jane Fonda » de ce monde. Pendant ces conférences, j’ai pensé surtout à Kamir et aux femmes de mon enfance qui se sont battues dans le silence et la dignité et qui se sont arrangées pour que leurs filles aillent à l’école et deviennent indépendantes pour qu’elles ne subissent pas le même sort qu’elles. Devant le combat de Kamir, de Mazigha, de Faroudja, de maman et de tant d’autres anonymes, les féministes de l’Occident peuvent être la référence de plein de livres et faire les manchettes de plein de journaux, mais elles ne m’apprendront rien du véritable combat des femmes !!!

Que Dieu te bénisse Kamir, et que les gens sachent qu’une grande dame a vécu à Tazmalt et a fait autant de bien qu’une ONG ambulante. Elle n’a peut-être pas marquée l’histoire, mais elle a marqué les imaginaires de plein de petites filles comme moi!

C’est Simone de Beauvoir qui disait “ On ne naît pas femme : on le devient.” …La grande Kamir aurait répondu: Ayahadouf (Peau de mouton, pour pas dire un gros mot) !!! Elle n’avait même pas le luxe ni le temps de penser à ces choses là …

Réflexion de nos lecteurs

  • mohand abdelli dit :

    Très belle histoire bien écrite que cet hommage à cette femme « courage ». Je ne pense réellement pas qu’un homme kabyle aurait réussi comme elle à élever une famille sans moyens et de surcroit faire d’une enfant destinée à la reclusion, une avocate. Gloire à ces femmes courageuses par qui et grâce à qui la kabylie peut relever sa tête. Même si c’est les hommes dont on parle…

  • antoine fernandez dit :

    merci pour ce beau texte Nadia. Oui c’est vrai, il y a des êtres simples et forts à la fois qui marquent notre enfance et notre existence à jamais…Je me souviens toujours de Sliman ce cousin qui nous rendait visite en cachette toujours la nuit dans une atmosphère chuchotée, et de mama assise en tailleur dans sa maison voisine, le visage tatoué en bleu qui m’impressionné et m’attirait à la fois, dans cette pénombre à la lueur et à l’odeur de la lampe à pétrole, me parlant qu’arabe sur son tapis volant, très gentillement me semblait-il les mains collantes de miel, de mes 3 ans…