Petite, je n’avais pas le droit de parler ma langue à l’école Algérienne. Comme tous les élèves de Kabylie, je devais la délaisser au seuil de la porte de la classe et m’adresser à l’enseignant en arabe classique, une langue qui m’était totalement étrangère. Cet interdit précoce nous a forcé à taire notre langue et à l’intérioriser comme un péché qu’on porte en soi. Quand il nous arrivait d’échapper un mot en kabyle, l’enseignant s’en offusquait au plus haut point, comme si nous prononcions une vulgaire insulte passible d’une punition démesurée. La langue kabyle n’avait pas le droit de s’introduire ainsi dans un établissement officiel!
Malgré ces interdits, ma langue elle, était toujours là, pendue à nos lèvres et prête à jaillir au son de la grande cloche de récréation.

À la maison, la petite radio noire de ma mère était sa seule petite fenêtre vers le monde extérieur. Elle la trainait toute la journée lors de ses tâches ménagères et guettait la voix de Nadia, son animatrice préférée. Elle animait la seule émission diffusée en langue Kabyle à l’époque. Ma mère comme la plupart des femmes de mon village était enfermée dans sa maison et dans sa langue. Elle ne parlait aucune autre langue!

L’été, elle attendait impatiemment l’arrivée de ses voisines immigrantes de France. C’est qu’elles cachaient dans leurs valises les nouvelles cassettes des chansonniers Kabyle exilés en France. Leurs chansons étaient interdites en Algérie à l’époque. Ces chansonniers étaient tout pour ces femmes et pour mon peuple. Ils chantaient l’amour, la vie mais ils dénonçaient surtout la politique d’assimilation que nous vivions. Je me souviens de l’image de ma mère entourée des rubans de ses cassettes, elle était la championne des copies. En se perdant dans ses rubans, elle me racontait le sens des chansons d’Aït Mangelette, de Slimane Azem, de Muhya … Petite je trouvais leur style un peu vieillot mais c’est une pensée que je n’ai jamais osé avouer à ma mère!

Tout cela pour vous dire que pour continuer d’exister, ma langue s’est confinée dans nos chants, notre poésie et notre envahissant imaginaire; un chemin périlleux qu’elle n’avait pas le choix de s’infliger. Elle est devenue une langue transmise oralement, nourrie de subtiles métaphores. Une langue de poésie, de chant et de résistance contre ceux qui voulaient la rayer de notre mémoire. Mon peuple est devenu un peuple de troubadours au verbe facile et à la poésie abondante et lancinante. Ses chansonniers sont devenus des hommes engagés, les porte-parole de sa soif de liberté et de ses rêves d’émancipation.

Voilà, moi je ne suis pas Miss Kabylie mais je suis témoin de la merveilleuse histoire de résistance d’un peuple admirable …
Une épopée que je voudrais raconter un jour en film; histoire de faire réfléchir ceux qui rechignent encore devant la langue de nos ancêtres!

Je vous laisse sur cette douce chanson dédiée à nos mères :

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