Je tenais une chaussure dans chaque main et je courais vers la piste de danse comme une enfant qui découvrait la mer. La musique et l’air doux des nuits d’été redessinaient le sourire que le stress du travail avait effacé de mes lèvres. La piste était pleine de gens qui dansaient au rythme endiablé d’une salsa cubaine.
Excitée, je ne savais plus par quoi commencer ; retrouver mes amis, mettre mes chaussures de danse ou regarder les gens danser. Je me suis alors laissé emporter par la danse comme on se laisse emporter par les vagues d’une mer douce et suave.

Au début, je ne me rendais compte de rien, mais il me guettait depuis mon arrivée. Il a attendu que je sois libre avant de m’accoster. Son pantalon blanc serré rendait ses chaussures pointues ridiculement longues. Son pull rouge serré cachait à peine son ventre qu’il essayait désespérément de rentrer pour masquer sa cinquantaine passée. Il prend la voix d’un Julio Iglesias et me demande : Ti vous danser avec moi ?

Moi j’ai fais de mon mieux pour ne pas éclater de rire. Avec toutes les belles filles qu’il y’avait dans cette soirée, il fallait que ça tombe sur moi ! Il y’a toujours au moins un qui vient pourchasser les filles au lieu de danser !

Julio fera tout pour m’impressionner. Après quelques salsa, son cran d’Elvis Presley noircie par une teinture made in China s’est vite changé en touffe à la Donald Trump.
Entre deux danses, le latino aux allures de torero sort son cellulaire aussi gros qu’un ordi, d’ailleurs je me suis demandé ou il l’avait enfouis exactement. Julio me demande : « Ton nom déjà c’est quoi ? Il voulait me rajouter sur sa page FB sans me demander la permission. « Tu sais, je ne fais pas ça avec toutes les filles ! » Il me fait comprendre que je suis une privilégiée, qu’il organise des spectacles de salsa et qu’il va m’inviter!
Moi je regardais les autres danser et je lui en voulais à mort de m’avoir fait rater une autre danse. Je voulais lui dire que je ne me permets pas de sortir souvent, que cette danse est précieuse et libératrice pour moi … mais bon, je n’allais pas raconter ma vie à Julio quand même.

Pour le semer sans trop l’offusquer, Je fais semblant de vouloir me reposer. Sûr de son charme, il me regarde droit dans les yeux et m’ordonne avec son index aussi gros et minuscule que celui de ma grand-mère : « La prochaine bachata tu la danses avec moi. ». Ma rectitude de femme bien élevée m’empêche de vous dire les mots méchants en kabyle qui me sont venus à l’esprit.

Quelques minutes plus tard, une belle bachata à faire vibrer un tronc d’arbre commence. Un jeune saute sur l’occasion pour me demander de danser et je le suis. C’est là ou Julio avait fait sa première crise de jalousie. Il m’avait fusillé d’un regard digne d’un vieil époux avec qui j’ai partagé 40 ans de ma vie. Je cachais difficilement mon fou rire car je pensais à la pièce de Fellag ; celle du gars qui guettait une fille sur son balcon pendant des années et qui a fini par lui annoncer la fin de leur relation quand il la voit marcher dans la rue …

J’ai dansé toute la soirée en changeant de partenaire au gré des musiques. Julio a bien essayé de me rendre jalouse en dansant prés de moi au coté d’autres femmes. Il me regardait puis tournait la tête comme font les enfants fâchés. Moi j’étais déjà trop prise par la musique qui envahissait mon corps et mon âme.

Il m’arrivait de l’apercevoir entrain de me guetter. Parfois il me faisait un peu peur et parfois j’en riais. Je dois dire que prise entre plusieurs cultures j’ai eu un fou rire quand la version salsa de Aicha, la chanson de Khaled jouait … « Comme si Je n’existais pas. Elle est passée à cote de moi. Aicha, regarde-moi, Aicha, t’en vas pas … ». Vers la fin, Julio avait développé un teint jaune moutarde d’un homme jaloux, aigris et cocufier …il était prêt à demander le divorce !

Moi je me suis éclipsée en douce et j’ai couru vers ma voiture comme je suis venue. Le sourire aux lèvres, les pieds pleins d’ampoules et une certaine pitié pour ces hommes « coques » qui veulent posséder les femmes au lieu de juste apprécier leur présence!

Oups, j’ai oublié mes sandales près de la piste de danse. J’espère que Julio n’est pas là à m’attendre avec sa dégaine de séducteur démodée et son sourire artificiel … Inaadine les sandales, je laisse tomber mes sandales …les hommes possessifs je ne suis pas capable!

5 réflexions précédentes sur “Laissez moi danser !”

  1. nadia, comme tu décris si bien ce qu’on a dans nos pensées , je ne me lasse pas de lire ce que tu écrit
    j’attend avec impatience de voir ton dernier reportage car ce que j’ai vu de toi était formidable , merçi encore de partager ce que tu écrit

    • nzouaoui dit :

      Merci Julia pour vos encouragements. J’ai la version française de mon dernier film qui va passer à la TV de radio canada bientôt. Je vous garde au courant et merci de me lire 🙂

  2. Bonjour Nadia

    Laisse moi te remercier pour ce petit voyage dans ton monde où, le verbe fidèle à l’abstrait et à la pureté sensationnelle. Je suis un de tes admirateurs secrets depuis que je découvre ton reportage via la TV canadienne. Je ne sais pas exactement ce qui m’a interpellé dans tes divers messages, mais tout ce dont je suis sur est que tu n’es pas de ces exhibitionnistes perfides et superficiels de l’émotion. L’amour de l’homme et non du mâle sort de tout tes sens et de cet amour se dessine la grandeur de cette femme kabyle qui laisse sa douleur s’exprimer sans vouloir détruire. Au contraire, je vois en toi une voix qui désigne la voie du génie féminin kabyle en particulier.

    Je ne voudrai pas rater ton prochain film. Je te serai reconnaissant de tout moyen de ta part pour m’en donner plus de détails et d’information sur son passage à la télé.

    Encore une fois, merci Nadia. Je suis fier de toi et je le crierai sur tous mes toits.

    • nzouaoui dit :

      Merci Zouhir, vos mots me touchent beaucoup. En effet, la condition humaine est ce qui m’intéresse le plus. Et ma sensibilité à fleur de peau me propulse au-delà de mon petit ego 🙂

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