Nadia Zouaoui est une journaliste et documentariste indépendante. Elle vit au Canada depuis 1988. Elle compte à son actif plusieurs films documentaires, réalisés pour de grandes chaînes de télévision internationales. Son dernier film documentaire intitulé «L’Islam de mon enfance» a été projeté en sélection officielle lors du 17e Festival du film amazigh qui se tient à Tizi Ouzou. Elle a accepté de répondre à nos questions.

Interview réalisée par Arezki Ibersiene pour Le Temps d’Algérie

Le Temps d’Algérie : Qu’est-ce qui vous a inspiré ce documentaire ?

Nadia Zouaoui : Premièrement, en Occident, chaque fois qu’on parle de terrorisme, les médias transmettent leurs nouvelles sans avoir le temps de contextualiser les histoires. Du coup, quelques médias ont créé des amalgames dans les imaginaires des gens, où le terrorisme est associé aux musulmans. Cet amalgame fait l’affaire des partis de droite qui en font leur pain béni, comme on le voit en Europe et aux États Unis avec les politiques de Trump. Par ce film, je voulais d’abord, à mon échelle, briser cet amalgame et montrer que dans les pays musulmans aussi, les gens résistent contre l’intégrisme et contre le terrorisme. Je voulais montrer que cette instrumentalisation de la religion pour des fins idéologiques et le terrorisme qui s’en est suivi touche tout le monde. Je voulais donc mettre des visages sur ces gens courageux, qui se battent et résistent contre l’intégrisme qui envahit nos sociétés à travers les écoles et les médias, avec la collaboration des gouvernements en place, dans le but d’empêcher les véritables révolutions des idées. Mon but était d’initier la réflexion sur des sujets importants comme la laïcité, les libertés individuelles, la diversité, qui sont les ingrédients nécessaires pour aller vers des sociétés de droits. Ce que les dictatures des pays dit arabes ont voulu éviter depuis toujours. Deuxièmement, quand un attentat terroriste se passe à Bagdad ou à Mogadiscio, même quand le nombre de victimes est énorme, il passe presque inaperçu dans les médias, alors que quand ça se passe dans une ville comme Paris, Londres ou New York, les médias du monde entier en parlent. Les victimes du terrorisme de l’Occident ont des visages, des vies qu’on raconte, des proches qui en parlent. J’ai donc décidé de raconter cette histoire en Algérie, parce que c’est le pays qui a connu le pire du terrorisme islamique. Ça fait juste vingt ans, et pourtant, beaucoup de gens dans le monde et même des jeunes de chez nous ne connaissent pas cette histoire tragique. J’ai donc dédié ce film aux 200.000 victimes de la décennie noire en Algérie. Le but, c’est aussi de voir où on s’en va quand on sort de tant de violence reliée au terrorisme. Et troisièmement, je dois avouer que je suis révoltée par ce qu’est devenu «l’islam» chez nous. Toutes ces émissions où on dicte aux gens comment vivre, comment penser, ces séances de «rokia» (exorcisme) à toutes les sauces, même pour soigner des maladies mentales. Cette déresponsabilisation de l’individu, qui n’a plus besoin de réfléchir et de prendre ses propres décisions, encourage le sous-développement. J’entendais des femmes algériennes discuter, lors d’une soirée à Montréal, des réponses des imams pour décider si elles avaient le droit ou pas de s’épiler les sourcils… Cette mentalité me révolte, car je me dis que nous sommeS à l’air du savoir, de la créativité et de l’innovation, alors que le système veut garder les gens sous la houlette de pseudo-religieux complètement déconnectés des vraies préoccupations de la vie, et qui abrutissent les gens plus qu’ils ne les aident. Donc, je voulais faire un film qui plaque aussi les gens devant ces interprétations «absurdes» de la religion, et les faire réfléchir sur le danger de l’intégrisme dans nos sociétés. Au fait, ce film est un peu comme un article de fond et d’analyse en images, par rapport à ce qu’était l’islam de l’Algérie, la décennie noire et où on en est aujourd’hui.

Qu’est-ce qui fait que la société algérienne, notamment kabyle, s’attache à cet islam ancestral ?

Presque tous les villages kabyles ont une petite mosquée aussi vielle que les villages, et cela n’a jamais empêché les gens de garder leur culture. Ce mariage harmonieux entre culture et religion n’a jamais été contradictoire, dans la mesure où c’était une interprétation de l’essence même de l’islam, donc celle des principes de justice sociale, d’égalité, de respect, de redistribution des richesses. C’était des valeurs universelles qui ne venaient pas déculturer les sociétés kabyles. Les gens en Kabylie ont résisté contre l’intégrisme qui vient leur dicter comment s’habiller, comment se tenir, ou imposer des comportements. L’islam fondamentaliste a été instrumentalisé pour briser nos cultures, pour uniformiser toutes les sociétés et faire de l’islam une identité. L’islam n’est pas une identité, c’est une religion, et donc une spiritualité qui ne peut être imposée. Le cheminement spirituel est différent d’une personne à une autre, et donc ne peut être uniformisé et imposé comme une idéologie. L’intégrisme religieux est donc une attitude doctrinale autoritaire et rigide en matière de mœurs, qui n’a pas pu s’imposer en Kabylie, même s’il y’a encore des gens qui essayent. D’ailleurs, dans le film, je raconte ces gens qui viennent construire des ‘mega’ mosquées dans des petits villages en Kabylie pour briser les constitutions kabyles (Thajmaath) et dicter aux villageois à partir des mosquées comment vivre. Il y’a eu des villages qui sont allés jusqu’à même démolir ces nouvelles mosquées et à garder leur spécificité culturelle, comme c’est le cas dans le village d’Aghribs, le village de Said Sadi.

Comment l’islam traditionnel pourrait être un rempart contre l’islamisme extrémiste ?

L’islam du moyen Orient depuis les pétrodollars, a essayé de dicter à l’Afrique un islam rigoriste littéral, qui est loin de ses traditions. Cet islam soufi dérange l’Arabie Saoudite, car il va à l’encontre de son interprétation rigoriste des textes coraniques, et qui fait des gens des automates à qui ont peut dicter comment vivre, et qui ne laisse presque pas de place aux libertés individuelles et à la tolérance. L’islam soufi est une spiritualité qui se vit d’une façon individuelle, et nous incite à travailler sur nous-mêmes en tant qu’êtres humains, sans vouloir prendre le pouvoir et manipuler les populations. C’est pour cela que les groupes terroristes ont une haine de l’islam Soufi, et qu’ils essayent de détruire ses racines. D’ailleurs, les mausolées soufis sont les premiers lieux détruits par les groupes terroristes en Lybie, en Afganistan et à Tombouctou, au Mali, quand l’Unesco a tenté de classer cette ville mythique patrimoine mondial en péril. À travers ce film, on apprend finalement qu’il y’a pas un seul islam, mais il qu’il y a différentes interprétations de l’islam qui sont influencées par les différentes cultures, la géographie, les traditions, etc …

Bio express :

Née en Algérie, Nadia Zouaoui vit au Québec depuis 1988, où elle a suivi des études en littérature et en communication à l’Université de Montréal et de McGill. Elle est journaliste et documentariste indépendante. Son premier film d’auteur, Le Voyage de Nadia, lève le voile sur la souffrance des femmes dans sa société patriarcale qui l’a vue grandir en Algérie. Le film a raflé plusieurs prix, dont le Gémeau de la meilleure écriture documentaire au Québec, et un prix aux RIDM. Peur, colère et Politique, son film sur la montée de l’islamophobie politique aux États Unis, a aussi raflé plusieurs prix, dont la Meilleure Production canadienne Indépendante, et une Mention Spéciale du Jury des Droits de la Personne au Festival Vues d’Afrique. A travers ses documentaires d’opinion, Nadia plonge dans l’adversité pour essayer, à son échelle, de construire des ponts entre les cultures, entre le Nord et le Sud, et entre les gens d’origines et d’opinions diverses. Son but est d’initier la pensée critique et le dialogue pour un meilleur vivre ensemble.

Article publié sur culture-dz.com le 6 mars 2019